Écrire l’histoire d’une ville, d’un village ou d’une municipalité du Québec représente un très grand honneur que peuvent me confier les dirigeants d’une communauté locale. C’est un mandat que j’ai réussi à relever depuis 1987 plus d’une trentaine de fois, notamment sur l’île de Montréal. Voyons quelques cas....
Mes recherches s’appuient sur un certain nombre de constatations qui sont à peine ébauchées ici. Parfois, des spéculateurs acquièrent des terrains pour ensuite demander au gouvernement québécois une charte municipale. Dans plusieurs autres cas, la paroisse catholique a servi d’assise territoriale pour créer une municipalité. L’organisation de services à la population peut devenir un enjeu au sein du conseil municipal. Sur la base de notre lecture des règlements adoptés et des procès-verbaux des réunions du conseil, nous pouvons esquisser en partie les transformations désirées au sein la municipalité. Les caractéristiques résidentielles, commerciales et industrielles d’une municipalité peuvent être le reflet des pressions exercées par les propriétaires, les spéculateurs et les promoteurs auprès des membres du conseil. À l’origine, les intérêts des élites locales peuvent aussi s’entremêler avec ceux des élus du conseil. Cependant, le portrait que nous pouvons dégager d’une ville ou d’un village varie d’un lieu à un autre. En quelques paragraphes, tentons de saisir la complexité des enjeux dans chacune des villes, entre autres sur l’île de Montréal. Nous vous présentons ici quelques-uns de ces enjeux...
La création d’une ville comme Verdun est le fruit d’interventions d’un groupe de propriétaires fonciers qui, en 1875, sont mécontents du laxisme dont fait preuve le conseil de la municipalité d’Hochelaga et des lourdes taxes qu’on leur impose. Il est singulier de constater que dans l’évolution historique de Verdun les opposants à l’établissement de bars et autres brasseries sont légion. Cette caractéristique se maintient tout au long de l’histoire de Verdun, et ce, à quelques exceptions près (permis de vente de bières dans les épiceries, restaurants qui permettent l’aménagement de bars dans leurs locaux [1995] et SAQ depuis 1965). En 1965, ce changement est dû à une consultation populaire (4739 électeurs approuvent contre 4420 qui veulent le statu quo). Pour conserver sa quiétude, le Verdunois n’aime pas trop la proximité des bars et autres tavernes qui sont pourtant fort populaires dans les quartiers montréalais de Pointe-Saint-Charles et de Côte-Saint-Paul, situés à proximité. Une question se pose, pourquoi les Verdunois condamnent-il la consommation de l’alcool sur leur territoire d’une génération à l’autre? Difficile de trouver une explication claire.
Le fondateur de Montréal-Est, Joseph Versailles, est un entrepreneur qui achète des terrains à Pointe-aux-Trembles. Par la suite, il demande une charte municipale au gouvernement québécois pour créer une cité-jardin dès 1910. Et une nouvelle ville naît : Montréal-Est. Joseph Versailles en devient le maire-fondateur. Or, son rêve de créer une cité-jardin sera de courte durée puisqu’une crise économique en 1913-1914 et la Grande Guerre viennent chambarder son projet. Montréal-Est change son fusil d’épaule afin de mettre l’accent sur une politique d’allègements des taxes foncières pour accueillir de nouvelles entreprises. Des PME viennent profiter de cette politique de réduction de taxes et même de prêts consentis par la Ville pour établir une usine. Sans donner ici toutes les modalités de cette politique de séduction industrielle, notons que les compagnies de pétrole sauront saisir les occasions offertes pour ériger leur raffinerie. Les nouveaux entrepreneurs qui bâtissent les usines doivent cependant embaucher les résidents de Montréal-Est afin de conserver leur réduction du taux de taxation. Au cours des années 1920, il n’est pas toujours facile d’embaucher un citoyen de Montréal-Est, les travailleurs ne pouvant trouver facilement un logement. La Ville fort consciente de ce problème se met en devoir de faire construire des maisons pour les ouvriers. Elle devient même le prêteur hypothécaire pour faciliter l’acquisition de maisons pour les familles. Cette politique devient plus déchirante au cours des années 1930 lorsque plusieurs citoyens ne peuvent plus rembourser leur hypothèque !
Dans le contexte des annexions sur l’île de Montréal au début du XXe siècle naît une ville du nom de Montréal-Nord. En 1910, Montréal veut annexer les villes et municipalités situées à proximité de son territoire. Déjà, en 1905, Saint-Henri et Sainte-Cunégonde tombent dans le giron de Montréal. À l’époque, on peut aussi noter les noms de Notre-Dame-de-Grâce, Ville-Émard, Rosemont, Ahuntsic, Longue-Pointe et combien d’autres? Il est singulier de constater que les habitants d’une partie de la municipalité de paroisse du Sault-au-Récollet (Bas du Sault) obtiennent un changement de statut municipal pour devenir la Ville de Montréal-Nord dans le contexte où la métropole du Canada tente d’annexer ses voisins. Maisonneuve, une autre ville, possède une politique industrielle. Pour favoriser son développement, elle se lance depuis des années dans un programme ambitieux de constructions urbaines, notamment celui d’un grand boulevard, le boulevard Pie-IX, d’un hôtel de ville et d’une caserne de pompiers. Le projet du boulevard est devenu celui d’une voie de communication nord-sud qui part du fleuve Saint-Laurent jusqu’à la rivière des Prairies. Les villes de Saint-Michel et de Montréal-Nord trouvent que le projet prend une allure grandiose qui ne représente pas vraiment d’avantage pour elles-mêmes. Maisonneuve souhaite la venue de riches entrepreneurs et autres bourgeois qui s’établiraient le long du boulevard Pie-IX dans des maisons cossues. La Ville de Maisonneuve devient le maître d’œuvre de ce grand boulevard. Or, les frais de construction des tronçons situés dans le secteur de Saint-Michel et de Montréal-Nord seront facturés aux municipalités concernées malgré leurs protestations. C’est que le gouvernement du Québec accorde en 1912 à Maisonneuve le droit de facturer les frais de construction du boulevard sauf la partie située à Rosemont annexée par Montréal. Cependant, Maisonneuve connaît des problèmes financiers, ses projets s’avèrent trop onéreux. En 1918, Montréal annexe Maisonneuve, une ville fortement endettée. Pour compenser ce fardeau, Montréal réclame l’annexion de villes bien gérées comme Westmount, Outremont, Lachine et Verdun. De son côté, Montréal-Nord doit payer une facture salée de plusieurs centaines de milliers de dollars. Sa situation financière s’avère peu reluisante. Elle n’a pas les revenus suffisants pour faire face à ses obligations. Les maires des villes menacées d’annexion sur l’île de Montréal proposent la création de la Commission métropolitaine de Montréal pour surveiller le crédit des villes autonomes sur l’île de Montréal. Ce moyen évite à ces villes de se faire annexer par Montréal. Par contre, le gouvernement du Québec décide également que la Commission métropolitaine de Montréal aura pour mandat de mettre en tutelle les villes en difficulté financière de Montréal-Nord, Saint-Michel et Pointe-aux-Trembles.
Dès leur naissance, les villes sur l’île de Montréal vivent des enjeux très différents d’une municipalité à l’autre. LaSalle naît dans un contexte fort différent de celui de Montréal-Nord. Les propriétaires fonciers veulent la création d’une ville qui pourra mettre de l’avant une croissance urbaine plus poussée. Les quelque 500 habitants du secteur Bas-Lachine n’ont pas de rêves grandioses. LaSalle naît en 1912 dans un contexte où la Cité de Lachine se saisit du secteur industriel situé au nord du canal de Lachine près de la ville de Saint-Pierre. Sans adopter de stratégie agressive pour le contrôle total d’une large partie du territoire de la paroisse de Lachine, le conseil municipal sous la présidence du maire Henri Bergevin souhaite seulement de voir l’érection d’une ville à l’est de Lachine. Sur la promesse de la construction d’un pont qui enjambe le canal de Lachine et une somme de 500 $, le conseil municipal de l’époque renonce aux revenus des taxes foncières qui proviennent des compagnies déjà installées au nord du canal de Lachine. LaSalle se reprendra plus tard avec une politique d’accueil des industries en réduisant de 50 % les taxes foncières si ces dernières embauchent des résidents. Les projets laSallois respectent la capacité de payer de ses contribuables. Les propriétaires fonciers laSallois présents au sein du conseil municipal ne proposent aucune politique qui vient grever le budget municipal. Dans la mire des conseillers et du maire : pas de grands boulevards bordés d’arbres, ni de bains publics ou de casernes de pompiers, pas plus d’hôtel de ville flamboyant. D’ailleurs, une résidence devient l’Hôtel de Ville en 1914. Les élus laSallois attendent le moment propice pour procéder à l’édification des immeubles municipaux. Tout se fera graduellement selon la capacité de payer. Par exemple, la caserne de pompiers apparaît en 1932. LaSalle n’a jamais connu la tutelle au cours du XXe siècle, mais la fusion municipale vient transformer la situation au XXIe siècle.

